Chez Jacques Auberger, 24 ans, il y a d’abord le look : crâne rasé, mais seulement au milieu, vêtu de fripes récupérées à Emmaüs, on pense d’abord avoir à faire à un anti-hipster. Et puis il y a Jacques le producteur de musique, un savant fou qui tape sur un seau en plastique et tord des scies en live, incorporant des bruits d’alarmes incendie et de verres brisés. Ou encore Jacques le conférencier, actif au sein de groupes de propagateurs d’idées et de son ambitieux collectif Pain Surprises.

Rencontre avec cet artiste singulier, lors de son passage à la Vapeur pour le festival GéNéRiQ en février dernier.

Tu te produis sur scène, mais pas que dans des salles de concerts ;  tu es intervenu plusieurs fois lors de conférences TEDx en Alsace et très récemment lors de la 10ème édition de Tribe à Paris sur le thème « Sortir du cadre ou pas ». Comment devient-on intervenant au sein de groupes de penseurs indépendants ?

Comme d’hab’ un mélange entre le fait que je sois né où je suis né et le fait que je fasse ce que je fais. Mon oncle fait partie de l’équipe de TEDx Strasbourg, je lui ai proposé de faire quelque chose et ils ont accepté. Et en même temps, c’est aussi parce que je suis fan de TED et que c’est important de s’exprimer, c’est bon pour moi, pour faire le bilan. Il y a des thèmes et des discussions qui m’ont beaucoup apporté.

Mais quand tu fais ta présentation de 18 minutes au TEDx, tu y vas en tant que qui ? Jacques, le producteur de musique ?

Non j’y vais en tant que moi. Il n’y a qu’un seul Jacques.

C’est marrant que tu dises ça puisque dans ta deuxième conférence tu décris la demi-douzaine de Jacques qui sommeille en toi…

C’est vrai. En fait il y a plusieurs Jacques, notamment un qui dit qu’il n’y a pas plusieurs Jacques. (Rires) Cette conférence était une façon d’expliquer qu’on peut avoir plusieurs avis sur les choses en fonction des instants. On peut même avoir plusieurs avis en même temps. La grossièreté de l’esprit empêche parfois de se rendre compte de la complexité de certaines réalités.

C’est un peu simple ce raisonnement, non ?

Oui c’est hyper simple. Je ne suis pas là pour construire quelque chose ou assumer une responsabilité.

Donc tu changes d’avis mais pas de coupe de cheveux.

Non je ne change pas de coupe de cheveux pour l’instant. Je pense changer d’ici quelques années, le jour où je ferai un album peut-être. Ça pourrait aller ensemble, il y a des trucs comme ça qui vont ensemble. Par exemple, quand je vais avoir un vélo, je vais avoir une meuf. C’est con mais je me dis ça.

13118854_1171542226190665_2884770569500828263_n (1)Tu fais partie du collectif Pain surprises, qui est à la fois une agence de pub, un label, et qui a organisé une dizaine de soirées à Paris « parce que la nuit n’avait pas connu d’orgasme ». Tu nous expliques ?

Ce qu’on faisait à cette époque c’était un peu nul. Et en même temps trop bien parce qu’on faisait ce qu’on voulait. On a même tourné un porno dans la boîte. Le truc c’est que notre public c’était des gens – un peu comme nous – coinços, fils de, et ils osaient rien dire parce qu’ils ne voulaient pas passer pour des gens fermés. Donc on inventait des concepts de pire en pire… (Rires)

C’était la surenchère de l’absurde, quelque chose d’intuitif, de la provoc’ pure. On réfléchissait à un truc qui pouvait vraiment les faire buguer, et on a eu cette idée de filer 1.200 € au public. Quand tu réfléchis, après une certaine heure les gens n’ont plus d’argent et ne vont plus boire. Si à ce moment-là tu distribues de la thune, ils vont aller directement au bar la dépenser. Tu en récupères donc une partie. Au final tu lâches 400€, c’est le prix d’une danseuse, sauf que personne ne se souviendra de la danseuse le lendemain. Mais de toi qui file de l’argent, si. Avec Jacques, je ne fais pas du tout ça, mon propos est clair.

Ta musique est faite de bruits que tu pioches sur Internet et que tu enregistres toi-même. Comment ça marche exactement ?

Je me sers toujours sur le net mais j’ai aussi partout avec moi des micros piezo et un petit enregistreur H4. Mais c’est pas la quantité de son qui compte, je recherche des bruits bien précis que j’explore à fond, parce qu’un seul son peut être la base du morceau, c’est très précieux. Les bruits de porte, par exemple, sont toujours différents, et le hasard fait que tu peux en tirer un rythme fortuit. Je vais aussi piocher dans les sonothèques du cinéma parce qu’il y a des super enregistrements, des bruits de balles de tennis qui passent de près, des bruits de foules… Des choses qu’il est très difficile de capter.

En live aussi tu utilises des objets en tant qu’instruments ?

Oui, c’est la façon la plus spontanée que j’ai trouvée pour recréer cette démarche. Je prends des objets que je trouve, il y en a que je garde et d’autres que je renouvelle. Je suis allé à Emmaüs en arrivant à Dijon exprès. J’ai acheté une veste de La Poste à 6€ et deux scies. Mon rêve serait de faire une tournée Emmaüs. Les gens ramèneraient leurs objets et moi je pourrais faire du son avec. Je leur ai envoyé un mail, je pense que ça va les chauffer. C’est un endroit assez particulier, c’est un peu comme un squat quand tu y penses.

Tu traînes d’ailleurs toujours dans des squats ?

Oui, si l’on considère l’endroit dans lequel je vis comme un squat… C’est une ancienne imprimerie qui nous est prêtée à Asnières ; je partage un studio avec les mecs de Polo & Pan. D’ailleurs je vais faire une apparition dans leur album.

Tu as aussi signé une BO de court-métrage avec Flavien Berger, comment s’est passée la rencontre ?

Ça m’a un peu réconcilié avec l’idée de faire de la musique à plusieurs, c’était très agréable de bosser avec lui. On a des points communs, clairement. Et lui s’en bat les couilles des styles de musique, et même si ce n’est pas un chanteur au départ, il chante et le fait plutôt bien. Ça m’inspire pas mal.

Qu’est-ce qui a changé depuis la sortie du premier EP Tout est magnifique en 2015 ?

Déjà j’ai arrêté de culpabiliser, en plus maintenant j’ai un peu d’argent, je peux payer un loyer et manger ce que je veux. Ça change tout et je suis plus serein. Je suis complètement désillusionné du game, à tel point que si ma carrière s’arrêtait là et bien tu vois j’men foutrais. C’est pas parce que ça marche que je vais être heureux. C’est pas parce que ma musique est bien que ça va marcher et d’ailleurs si ça marche ça ne veut pas dire que ma musique est bien.

Pourtant tu as déjà la reconnaissance des médias et des pros, avec notamment un passage sur France Culture et un live aux Trans après seulement un EP, c’est plutôt rassurant non ?

Je veux pas avoir l’air prétentieux en disant ça mais qu’est-ce qu’ils en savent si je suis bon ? J’ai fait quatre morceaux. Je pourrais très bien faire de la merde. Après je fais de la musique pour moi, et tant que je kiffe je ne peux pas me tromper.

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Tu communiques aussi beaucoup directement avec les gens via Facebook, tu fais pas ça un peu pour eux aussi ?

Je reçois plein de mails tout gentils mais j’y réponds de moins en moins. J’ai plein de mails qui servent à rien. J’étais en Inde pendant deux semaines et je me suis dit à mon retour que j’allais plus considérer les choses qui m’arrivent en vrai. Par mail c’est trop flou. Les gens font souvent le strict minimum, comme si la vie pouvait se gérer par mail. Tout ce que je fais, je le vois comme un prétexte pour passer de bons moments, pour échanger.

En fait, t’es un peu un hippie ?

Oui peut être. Sauf qu’eux, ils ont pris trop de fonce-dé. (Rires)

Tu bosses sur un prochain EP ?

J’ai un single qui va sortir, qui s’appelle Dans la radio; c’était au départ une commande de la Maison de la Radio avec des bruits enregistrés dans leurs locaux. Je pense qu’ils s’attendaient à quelque chose d’expérimental et j’ai fait au contraire un morceau très carré, sur lequel je chante. Donc ils l’ont passé une fois, mais ce n’est pas rentré en radio. J’ai plein d’idées, je pourrais en parler des heures. Je vais dans des directions hyper pop et à la fois expérimentales, avec des morceaux sans tempo, avec que des bruits. Je travaille les concepts de tempo sans fin et de morphing du son.

Est-ce que tu voudrais faire autre chose ?

L’Américain Reggie Watts est une grosse inspiration pour moi. Il fait un one man show et de la musique en même temps, il est énorme. J’ai fait du théâtre pendant cinq ans, c’est important ce genre de pratique : ça te permet d’avouer que t’es pas à l’aise.

C’est pour ça cette coupe de cheveux ?

Mais tu sais que je suis toujours pas à l’aise avec cette coupe-là ? Depuis l’Inde, ça y est je la réassume. Il faut le vouloir, mais je le veux. Je suis pas encore défait complètement de la honte. Le problème, c’est que je traîne trop maintenant dans des endroits où les gens prennent cette coupe pour un truc stylé. Mais que ce soit un mec qui se foute de ma gueule ou une classe toute entière de CM2 dans le métro, le but est d’arriver à n’en avoir rien à faire. C’est un thermomètre pour savoir à quel moment je suis proche de moi-même. Ce que pensent les autres, ça n’a aucune forme d’importance, même pas un peu. Tout peut venir de toi et j’ai déjà toutes ces valeurs de respect, d’empathie… Je ne le fais pas pour passer pour le mec qui ne veut pas être stylé.

Ça te vient d’où cette spiritualité ?

Je sais pas… Ma maman est prof de yoga. Je fais de la méditation aussi, le Vipassana. C’est une retraite dans laquelle tu ne parles pas, tu manges très bio et tu médites selon un protocole inventé par un mec. Et c’est vraiment criant de vérité. D’ailleurs c’est gratuit, le centre est à Auxerre, mais tu peux aussi faire ça en Suisse. Je pense que tout le monde a ce besoin de spiritualité.

Peut être mais tu sembles l’avoir trouvé tôt.

Au bout d’un moment tu ne perçois plus cette notion de temps à l’occidental, c’est juste du temps psychologique. Il n’y a pas d’histoire de score dans la vie, de tôt ou tard, pas de point de comparaison. C’est chacun son délire.

– Propos recueillis par Sophie Brignoli
Photos : Chloé Cloche, Alexandre Claass